Le choix de narrateur dans vos rp

En écriture, il existe plusieurs choix de narrateur possibles : le narrateur omniscient (qui connaît tous les personnages ainsi que leur histoire et leur avenir), le narrateur externe (qui rencontre les personnages et décrit leur action en même temps que nous les découvrons), le narrateur interne en "je" et celui en "tu". Chaque narrateur a ses points forts et ses points faibles. Dans le rpg (ou l’écriture de roman à plusieurs mains), le narrateur omniscient est difficile d’utilisation étant donné que vous ne savez pas ce que répondra votre partner in crime. Vous ne connaissez ni ses pensées, ni ses désirs, ni son futur et encore moins le vôtre (ou alors vous jouez Hermione Granger et son célèbre retourneur de temps mais faisons fi de cette possibilité) !


Nous allons donc nous intéresser aux trois autres : le "je" (interne), le "tu" (interne) et le "iel" (externe) avec un petit twist sur ce dernier. Étant donné que l’écriture rpgique n’est pas tout à fait la même que l’écriture de roman, il y aura pas mal de mon ressenti et de mon expérience. J’espère que ça sera assez objectif tout de même !


L’utilisation du "je" dans votre rp : 

Choix de narration interne, le "je" est l’un des point de vu les plus utilisés en rpg. En l’utilisant dans vos écrits, vous vous mettez à la place de votre personnage. Ses émotions, son point de vue sur la situation, son avis sur son interlocuteur, tout passera par lui. On parle ici d’écriture subjective : ce sont les émotions, le passé et l’histoire de votre personnage qui impacteront ce que vous écrirez.


Prenons un exemple : votre personnage est amoureux de son/sa interlocuteur.trice. La façon dont il la.e décrira, y pensera, réfléchira à comment lui parler, ne sera pas la même s’il la.e haïssait. Votre personnage sera peut-être plus attentif aux détails de sa diction, à sa façon de froncer des sourcils, hésitera sur la manière de lui parler etc. L’écriture au "je" permettra, outre le choix de mots, de faire comprendre ce ressenti.


“Je ne sais pas quoi lui répondre. Peut-être qu’en lui parlant de ce que je ressens et en allant droit au but, ça deviendra plus simple après… Bon dieu, je déteste être amoureux ! À chaque fois, je me sens stupide et ... Merde, elle me regarde. Elle doit surement se demander pourquoi je reste aussi silencieux à me triturer la lèvre comme si j’étais en plein examen.”
  • Ici on comprend la gêne du personnage principal avec l’utilisation du je. Il permet aussi de décrire son hésitation à travers ce qu’il pense et s’imagine.


Si on compare la même scène avec un point de vu externe avec le "il".

“Il ne lui répond pas. Il a même l’air hésitant, restant immobile et silencieux alors qu’elle le regarde en attendant une réponse.”
  • Ici, nous ne sommes pas dans la tête du personnage que vous écrivez et il ne s’agit que de décrire la scène objectivement. On perd l’aspect émotionnel de la scène et le lecteur est simple spectateur de ce qu’il voit.


Le "je" permet au lecteur d’être immergé au coeur de votre personnage. Il permet aussi d’adapter votre style d’écriture, vos choix de mots et de réactions en fonction de lui.

C’est un choix de narration axé sur l’empathie et les émotions et c’est aussi pour cette raison qu’il peut parfois déranger votre lecteur/co-rpgiste : tout se joue via le prisme de votre personnage ! Ce qui implique que tout ce que vous écrirez devra passer par son filtre. Vous ne pouvez pas décrire une situation sans qu’elle soit d’abord vue, ressentie et comprise par ce dernier. Cela peut-être bloquant pour certains rpgistes ou dans certaines situations.


Prenons un exemple : imaginons que votre co-rpgiste joue l’ennemi juré de votre personnage et qu’il se cache derrière un muret. Vous le savez, vous, écrivain.


   “Il ne se doute pas que derrière le muret, son ennemi juré se dissimule dans l’attente de le blesser.”
  • Avec un point de vu externe, vous créez une sorte de tension et intégrer déjà votre co-rpgiste.


“Je ne sais pas que derrière le muret, mon ennemi juré…”
  • Rien qu’avec ce début de phrase, on voit le soucis que cela peut poser : c’est illogique et impossible. On ne peut pas créer de tension vu que votre personnage ne sait PAS que son ennemi est là.


Le conseil de Jojo-qui-est-totalement-personnel-et-à-prendre-avec-des-pincettes : 

Il m’est arrivé d’utiliser le "je" pour des personnages qui étaient totalement perdus dans leur flot d’émotions ou dans une période difficile. Son utilisation permettait de montrer qu’ils étaient submergés par leurs émotions au point de ne pas être capable de voir l’extérieur et ce qui les entourait.

L’utilisation du "tu" dans votre rp : 

Un autre point de vu interne mais beaucoup moins utilisé, le "tu" ! Dans l’écriture hors rpg, le "tu" est parfois utilisé pour alpaguer le lecteur et l’intégrer dans la scène. Mais dans le monde du rpg, le "tu" est en général utilisé dans la même logique que "le je" avec une petite différence : en mode interne mais aussi moitié-externe (car il donne l’impression de regarder le personnage de haut). Le "tu" rpgique n’étant pas le même que le tu utilisé dans l’écriture de roman,  je vais vous donner mon avis personnel sur cette utilisation.

Le "tu" permet une distanciation entre le personnage et l’écriture. C’est comme si le personnage se jaugeait lui-même, qu’il était extérieur à ce qu’il vivait et se voyait un peu du dessus. Un peu comme s’il s’agissait de deux entités différentes !


Prenons un exemple :


Ici avec le "je" : 

“J’avance sans trop savoir où je vais. Le sol est froid et humide, comme s’il avait plu quelques instants plus tôt . Pourtant, pas un seul nuage dans le ciel et il fait tellement chaud que je me demande même s’il ne s’agit pas de gouttelettes de sueur sous mes pieds plutôt que de l’eau de pluie. 
  • Le personnage ne sait pas où il va et il observe la situation sans jugement.


Ici avec le "tu" :

“Tu avances sans trop savoir où tu vas. Le sol est froid et humide sous tes pieds, comme s’il avait plu quelques instants plutôt. Pourtant, tu ne vois aucune nuage dans le ciel et il fait tellement chaud que tu te demandes même s’il ne s’agit pas de gouttelettes de sueur sous tes pieds plutôt que de l’eau de pluie.”
  • Sans changer les mots, j’ai la sensation qu’il y a un certain jugement du personnage et j’ai presque eu envie d’écrire “t’avances sans trop savoir…” et “ t’as tellement chaud que tu t’demande même…” J’ai envie d’utiliser un ton plus rustre, un peu rentre dedans envers mon personnage tellement il me donne l’impression d’être “à l’ouest.”


Le "tu" est assez peu utilisé dans le rpg mais de ce que j’ai pu en voir, il est bien aimé des personnages un peu plus “sombres”, secrets sur leurs émotions, perdus aussi. Comme si la distanciation permettait d’appuyer sur ces aspects.

J’ai pu voir que pas mal de lecteurs n’apprécient pas les rp en "tu" pour différentes raisons comme le sentiment d’être inclus dans le rp alors que non, l’incompréhension des émotions du personnage, etc. C’est un choix de narration original mais qui peut perturber lors des premières lectures.


Le conseil de Jojo-qui-est-totalement-personnel-et-à-prendre-avec-des-pincettes : 

J’ai utilisé deux fois le "tu" dans mes personnages rpg. La première fois, pour signaler un dédoublement de personnalité, le "tu" étant l’une des personnalité alpaguant une autre personnalité. L’autre fois, pour un personnage qui était si perdu qu’il n’avait plus vraiment conscience de ce qu’il faisait et de ce qu’il ressentait : il progressait comme un automate, les sentiments en pagaille. Le "tu" me permettait de montrer la distanciation qu’il se créait en allant mal : il était incapable d’exprimer ses émotions, de les ressentir pleinement.

Dans les deux cas, le "tu" était là pour amplifier l’impression du personnage qu’il était perdu et anarchique dans sa façon de penser, ressentir ou vivre.


L’utilisation du "iel" dans votre rp : 

Dans les romans, on divise souvent le "iel" en deux points de vu : celui omniscient (qui sait tout, du début à la fin et de tous les personnages) et le point de vu externe (en mode observateur qui découvre comme le lecteur). Dans le rpg, c’est un peu différent :  le "iel" est souvent utilisé comme un mélange du point de vu interne (comme avec le je) et externe (observateur)


Il est l’un des points de vue les plus utilisés dans le rpg, voire même le plus utilisé d’après mon expérience de lecteur ! Et pour cause, comme je l’ai dit juste avant, c’est un mélange du point de vu interne et externe ! Vous pouvez à la fois intégrer des éléments que votre personnage ne voit pas pour décrire la situation (quelqu’un de caché derrière un muret pour reprendre l’exemple du début), mais aussi des informations que seul lui connait (le fait qu’il s’agisse de son ennemi juré qui soit dissimulé derrière le muret.) Tout comme le "je", il permet de faire ressentir un beau panel d’émotions tout en ôtant le côté "intégrer le lecteur dans le ressenti de votre personnage".

Aussi, le iel est souvent plébiscité pour des rp de type action où on souhaite décrire la scène.


Prenons un exemple : Thomas est votre personnage.


“Je lui donne un coup de pied puis un coup de poing et finis par lui exploser la mâchoire. Il titube, fait un pas en arrière et tombe. Je n’ai plus qu’à lui sauter dessus avec ma hache pour en finir.”
  • Ça fonctionne oui, mais clairement si votre personnage se bat, il n’aura pas l’time pour décrire la scène ainsi. Il sera plus sur son ressenti, ses émotions (les coups qu'il prend aha).


Normalement avec ce point de vu interne en "je", on serait plus sur du :

“ Je lui donne un coup de pied puis un coup de poing. J’ai les nerfs, j’ai envie que tout se finisse rapidement ! Je sens qu’il va lâcher vu la gueule qu’il tire, il n’en a plus pour longtemps... Ah ! C’est sa mâchoire qui a craqué ?! Bordel, j’vais y arriver, plus qu’un geste et… “
  • Les émotions de Thomas, son ressenti, son impression maaais ça manque d'observation de la scène globale.


Avec le il, vous pourrez mixer les deux : de l’observation et du ressenti !

“Thomas lui donne un coup de pied puis un coup de poing et finit par lui exploser la mâchoire. Il sourit d’un air goguenard en voyant son adversaire tituber. Il ne peut s’empêcher d’être fier en le voyant s’écrouler au sol. À présent, Thomas n’a plus qu’à lui sauter dessus avec sa hache pour en finir. Il ne pensait pas que ça allait se passer aussi vite.”
  • Observation de la scène, ressenti du personnage sur la situation, tout y est !


Le conseil de Jojo-qui-est-totalement-personnel-et-à-prendre-avec-des-pincettes : 

Le "iel" est le choix le plus accessible pour un rpgiste. Ça ne signifie pas qu’il est ennuyeux ! Bien au contraire, le "iel" vous permet de toucher à tout ce que comporte un rp : l’observation, la compréhension intime de votre personnage et ses actions ! Je l’utilise maintenant en majorité sur mes rp, tout en optant pour un vocabulaire différent en fonction de chaque personnage pour leur donner une vraie “signature”. Mais ça c’est encore un autre sujet !

Le cas du passage de l’un et à l’autre.

Petite conclusion à la fois personnelle et qui pourrait servir si vous souhaitez tester ces différents points de vue ! Bien entendu, vous faites ce que vous voulez, ce ne sont que des conseils ;)

Pour un personnage cher à mon coeur, j’ai débuté son écriture au je puis un jour je suis passé au tu et j’ai terminé en il. Chaque période a duré plus ou moins longtemps et le changement de point de vu coïncidait avec un changement interne chez mon personnage. Je m’explique rapidement :


Mes premiers rp se faisaient au "je". À cette période, mon personnage commençait à être dans une mauvaise situation, avait énormément d’émotions et avait aussi un comportement très “moi, moi, moi”. Il ne pensait ni aux conséquences de ses actes, ni aux conneries qu’il faisait. De plus, il avait un compte à rebours étant en phase terminale d’une maladie (d’où son comportement “yolo”). Un vrai amour.

Petit à petit, j’ai glissé au "tu" car il commençait à perdre pied. Sa maladie était de nature neurologique ce qui incluait des pertes de mémoires et des réactions illogiques et incontrôlables. Il était totalement perdu et réagissait différemment de sa personnalité. Il était incapable d’avoir une vision de ce qui se passait autour de lui tant tout ça prenait trop de place en lui.

Puis je suis finalement arrivé au "il" dès lors que mon personnage a retrouvé la santé (merci les rpg fantastiques) et reprenait pied dans la réalité. C’est une période où il a aussi pris conscience des conséquences de ses actes sur les personnes qu’il aimait. L’utilisation du point de vue omniscient et externe accentuait l’idée que mon personnage allait mieux et pouvait se rendre compte de l’extérieur.


Je n’avais pas réfléchi à cette façon de faire avant de commencer, je l’ai fait au fil de l’eau et je me rends compte en l’analysant que ça a beaucoup joué sur les sentiments que j’avais pour ce personnage. Le je me mettait en PLS niveau émotion (comme lui), le tu me donnait l’impression que je perdais la tête (comme lui) et le il m’a permis de m’ouvrir à d’autres éléments (comme lui).


Pour terminer, je vous conseillerais de tester les trois points de vue en ayant en tête les effets que ça pourrait produire sur votre écriture mais aussi sur votre co-rpgiste. Chaque personnage est différent et je considère qu’un choix de point de vue (et donc de pronom personnel) pourra grandement servir au ressenti donné par votre personnage.

jojofeels
Présentation de l'auteur.e :
“ Directeur·trice artistique web indépendant·e, qui ne sait pas plus que vous ce que ça signifie vraiment, rôliste qui passe sa vie sur google à apprendre toutes les langues de ses personnages, "au cas où" et couteau-breton (et non suisse) qui se noie souvent dans toutes ses passions. Amoureux·se de la théorisation autour du rpg, la découverte de XOOGGE grâce à Kim la rédactrice fut comme une révélation : écrire sur les jeux de rôles, avec des passionné·es ? Take my money please ! Si vous ne le·a trouvez pas sur un rpg, essayez Tumblr. Ou Photoshop. Ou discord. Ou After Effect. Ou Google. Ou … Enfin, vous avez compris ;) ”

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